L’histoire de ma vie – 2

Geoff, Laurence, Valérie et Isabelle en 1995


Valérie est née à Bethlehem, Pennsylvanie, en 1958.  Son père, Louis, était propriétaire d’une quincaillerie fondée dans les années 1920 par son grand-père, Placido, un immigré italien. Sa mère, Lillian, venait d’une famille d’immigrés de l’Europe de l’Est. Valérie était la cadette de trois enfants ; son frère aîné Richard est aujourd’hui le propriétaire de la quincaillerie familiale et son frère Phillip vit en Caroline du Nord.

Après avoir fini l’école à Bethlehem, elle est allée à l’université d’Alfred, dans l’état de New York.  Elle a étudié l’art, d’abord la céramique puis la peinture. Elle était aussi une athlète, une coureuse.  Je crois que c’était la combinaison de la sensibilité artistique et de l’athlétisme qui nous a attirés l’un vers l’autre, et c’était cette attirance simple qui était le socle de notre relation.

Quand nous nous sommes rencontrés en 1986, elle travaillait comme journaliste dans la mode. Elle était spécialisée dans la lingerie et les bas. Elle était employée dans différents journaux, le dernier était le célèbre « Women’s Wear Daily ».

Elle était vivante, amusante, spontanée en société. Elle avait une bonne mémoire pour les visages et les noms des gens, les mots coulaient, mais sa conversation était peu profonde, les sujets sérieux l’ennuyaient rapidement.  Elle était bien habillée, portait souvent des vêtements en laine de Benetton.  Elle riait facilement et bruyamment, en deux tons, dont le second était plus haut – « ha HAH ! ».  Mais aussi, elle avait une certaine pudeur religieuse qui venait sans doute du côté catholique italien de sa famille. 

J’avais des doutes sur Valérie.  Elle ne tolérait pas les bémols de la vie.  Un jour, alors que nous dînions ensemble, elle a fondu en larmes parce qu’elle avait eu une dispute à la salle de gym concernant l’utilisation d’un vélo stationnaire.  Cela m’a énervé, et j’ai essayé de rompre avec elle.  Mais elle était choquée, et elle m’a convaincu de rester avec elle.  

La manière dont nous nous sommes décidés à nous marier a été assez particulière. Valérie prenait la pilule mais elle est tout de même tombée enceinte.  Elle voulait avoir un avortement mais je ne le voulais pas.  Quelques années auparavant, j’avais eu une petite amie qui était tombée enceinte, découvert quand nous n’étions plus ensembles mais toujours amis.  Elle a eu un avortement, ça m’a marqué.  Comme je désirais avoir une famille, j’ai voulu que Valérie garde l’enfant et que nous nous mariions tout de suite.  Mais Valérie ne voulait pas quitter New York et son boulot.  Après en avoir discuté, nous sommes arrivés à un accord : elle aurait un avortement, mais l’année suivante nous achèterions une maison à Bethlehem, nous marierions, et puis nous aurions des enfants.  Valérie avait une amie qui travaillait à son compte dans les relations publiques et qui gagnait beaucoup d’argent ; nous avons cru que Valérie pourrait faire la même chose en habitant à Bethlehem.

Ce n’est que beaucoup plus tard que je me suis rendu compte que Valérie s’était sentie piégée, et qu’elle avait une peur bien-fondée que si elle n’était pas d’accord avec moi, je mettrais fin à notre relation. En conséquence, elle s’était rebellée silencieusement.  Si les choses allaient mal à Bethlehem, ça serait à moi de les régler, elle s’en moquait, elle avait choisi de rester à New York et de travailler dans la mode. 

Nous avons acheté une maison à Bethlehem l’été 1988, tout en gardant notre appartement à New York, et nous nous sommes mariés le 3 décembre 1988.  Pendant la semaine, nous restions à New York, et nous allions à Bethlehem pour les week-ends.  Notre première fille, Laurence, est née le 25 novembre, 1989.  Nous avons quitté New York, et Valérie a démissionné de son emploi.  Je n’ai pas pu trouver un emploi près de Bethlehem tout de suite, j’ai gardé mon boulot à New York, mais je devais faire le trajet en bus, c’était presque trois heures dans chaque sens.  Ça a duré trois ans.

Mais malgré ça, ces premières années étaient bonnes.  Quand les enfants étaient petits, nous faisions beaucoup de choses tous ensemble. Nous avions beaucoup d’amis, nous avions souvent des fêtes. Les jours passaient lentement avec les enfants, mais les années passaient vite. 

Quand Laurence avait trois mois, nous l’avons mise dans une garderie et Valérie a essayé de travailler pour son compte.  Ce fut un échec. Ses points forts comme journaliste étaient sa facilité de parler avec toutes sortes de gens mais elle ne savait pas comment comprendre les besoins de ses clientes, comment distinguer l’important et le trivial, elle n’aimait pas penser à l’argent.  Après peut-être une année, elle a trouvé un boulot à mi-temps avec le journal local, un article hebdomadaire sur les évènements sociaux, « Scene in the Valley ».  Elle se plaignait que ses talents étaient gaspillés mais ça lui donnait quelque chose à faire et elle gagnait un peu d’argent.

En 1990 Valérie a retrouvé sa religion.  Dans les années où je l’ai connue à New York ce n’était pas un fait accompli.  Je n’ai rien contre, et j’essayais d’aller à l’église avec elle les dimanches, mais c’était d’un évangélisme assez fervent et les pasteurs et prêcheurs voulaient que tous les participants acceptent Jésus comme leur Sauveur. Comme cela n’était pas possible pour moi, j’ai cessé d’y aller.   Cela a provoqué une certaine  distance entre Valérie et moi.

A la fin de 1992,  j’ai réussi à trouver du travail plus proche de Bethlehem, pour une entreprise pharmaceutique au New Jersey.  Notre deuxième fille, Isabelle, est née en Septembre 1993.  J’étais plutôt disposé à avoir un troisième mais Valérie ne voulait plus d’enfants, et elle s’est fait ligaturer les trompes.  Quelques années sont passées, et étant accoutumé à New York, je trouvais mon boulot un peu ennuyeux.  Fin 1996, j’ai accepté un emploi avec une société de consultation d’informatique.  C’était les années de la ‘bulle internet’,  je commençais à gagner plus de 100 000 dollars par an, nous avons acheté une maison plus grande, notre vie était un peu plus confortable.

C’était dans cette boîte pharmaceutique que j’ai commencé à voyager pour les affaires. Ce n’était que quelques semaines par an, le plus souvent à Bruxelles.  Quand j’ai commencé comme conseiller, je voyageais un peu plus, mais la plupart des clients étaient à New York et au New Jersey.  Je trouvais les voyages intéressants. Il n’y avait pas grand chose à Bethlehem pour moi, et au fil du temps j’avais de moins en moins en commun avec Valérie.  Je croyais que c’était plutôt normal après sept ans de mariage.

Avec la chute de la bourse en 2001, l’entreprise a fait faillite. On a été rachetés par une autre entreprise, j’étais parmi ceux qui ont été retenus, mais avec une diminution de salaire, pas trop grave.  Par contre, cela a été pire pour Valérie.  Les affaires allaient mal pour le journal et elle a perdu son boulot à mi-temps.

Elle a essayé encore une fois de travailler pour son compte dans les relations publiques, elle a loué un petit bureau au centre de Bethlehem, mais comme auparavant sans grand succès, ce qui la rendait malheureuse.  Elle me blâmait de l’avoir forcée à quitter New York. 

Elle a commencé à présenter des symptômes de troubles de la personnalité –  émotions extrêmes, impulsivité, instabilité.  Une petite chose que je me rappelle, ça a été sans doute la première fois que je me suis rendu compte de ça.  Nous étions dans un hôtel, j’ai quitté la chambre pour une raison quelconque et quand je suis rentré, elle avait renversé le contenu de mon sac au sol.  Je lui ai demandé pourquoi mais elle n’a rien répondu.

L’alcool a commencé a être un facteur dans notre vie de couple.  J’ai toujours eu l’habitude de boire pendant le weekend, c’est devenu tous les soirs, et Valérie buvait du vin, chacun de nous à son propre ordinateur, c’était un portrait d’isolement marital.

Nous avons essayé la thérapie conjugale à plusieurs reprises, mais sans succès.  Nous n’avons jamais parlé facilement ensemble, et nous n’avions pas les outils pour y travailler à ce stade.  Valérie réagissait à notre séparation croissante en me traitant de plus en plus avec de la colère, et c’était de plus en plus évident.

En 2005 j’ai à nouveau changé d’emploi, j’ai commencé à travailler pour EMC où je connaissais déjà plusieurs personnes et à voyager plus qu’auparavant, environ 40 semaines par an.  Ça ne me gênait pas, mais c’était dur pour Valérie qui n’aimait pas être seule pendant la semaine.

En 2007 quelque chose s’est passé qui a marqué un tournant pour moi.  Le père de Valérie est décédé, et à l’enterrement, pour le passage de l’église au cimetière, la famille – sa veuve et ses enfants – y sont allés ensemble dans leur voiture. Je me suis retrouvé avec ma belle-sœur.  C’était la première fois que j’étais seul avec elle, mais je savais qu’elle avait eu des problèmes avec son mari, le frère de Valérie.  Ils s’étaient séparés et s’étaient remis ensemble mais avaient toujours des difficultés. 

Elle m’a demandé comment je pouvais supporter le comportement de Valérie.  Je n’ai pas dit grand-chose, mais auparavant, je voyais notre situation comme privée et je considérais qu’il y avait une certaine égalité entre Valérie et moi.  Après, j’ai compris que nos problèmes étaient bien connus de tout le monde, et qu’ils étaient plutôt à cause de Valérie plutôt que de moi.   

Je commençais à penser que le mariage ne pouvait plus durer longtemps, mais j’espérais attendre jusqu’à ce que mes filles soient plus âgées.  A cette époque Isabelle avait treize ans et Laurence dix-huit ans, j’aurais voulu qu’Isabelle ait seize ans et qu’elle ait son permis de conduire.

La vie avec Valérie devenait de plus en plus difficile.  Elle avait une théorie que j’avais le syndrome d’asperger, et que nos difficultés étaient à cause de ça. 

Une nuit, pendant une dispute alcoolisée, elle s’est avancée vers moi pour me gifler. Quelque chose de pareil s’était déjà passé avec ma première femme, et je me suis promis que je me défendrais à l’avenir.  Je l’ai serrée et je l’ai renversée au sol, elle n’était pas blessée mais nous étions tous les deux choqués.  Elle n’avait pas vraiment le but de me faire mal mais sa colère était si aiguë qu’elle ne pouvait pas l’exprimer par des mots, elle devait l’exprimer physiquement.  Ensuite, elle a téléphoné à la police et a porté plainte contre moi pour violence domestique.  Les policiers sont venus rapidement, mais après avoir posé quelques questions à Valérie et à moi, ils sont repartis.

Pendant une soirée d’octobre en 2008,  j’étais dans mon bureau sur mon ordinateur, Valérie était sur le sien dans la cuisine, tous les deux un peu alcoolisés.  Valérie est entrée, envahie par la rage. Elle a attrapé mon bras et l’a mordu.  C’était la goutte qui a fait déborder le vase pour moi, je ne pouvais plus vivre comme ça.  Je suis allé chez ma sœur pendant quelques jours pour m’éloigner de la situation et réfléchir.  J’ai enlevé mon alliance ; je ne l’ai jamais remise. 

Quand je suis rentré à Bethlehem, j’ai contacté un avocat pour commencer la procédure de divorce.  J’avais un copain, Alan, qui vivait seul dans une maison après son propre divorce.  Il connaissait bien Valérie, il était parmi les invités au dîner une fois où Valérie avait trop bu et elle était allée se coucher, nous laissant dans la salle à manger – il en parle encore aujourd’hui.  Il était d’accord que je reste quelque temps avec lui en attendant que je trouve un appartement.

Je n’ai pas voulu avoir cette discussion avec Valérie chez nous mais plutôt dans un endroit neutre.  Le 27 décembre, 2008, j’étais prêt, et l’occasion s’est présentée. Valérie m’a demandé de faire quelque chose pour elle sur l’ordinateur qu’elle avait dans le petit bureau qu’elle louait dans le centre du Bethlehem.    J’ai mis des vêtements et des trucs pour mon boulot dans le coffre de ma voiture.  Je crois que c’était en fermant le coffre que j’ai vraiment eu le sentiment qu’un chapitre de ma vie se terminait.  Nous avions été mariés un peu plus de vingt ans.

Je l’ai retrouvée à son bureau et j’ai fait ce dont elle avait besoin, puis je lui ai dit en peu de mots que j’allais la quitter, je n’avais pas préparé de discours.  Elle a affiché un petit sourire de surprise et m’a dit qu’elle ne pensait pas que je serais jamais capable de ça.  Et puis je suis parti, ce n’a pas été la fin de l’histoire, mais c’était la dernière fois que nous nous sommes vus en tant que couple.

Écrit comme exercice de français en 2016 – 2017


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